Blog Culture Martienne

Planète Mars et martiens dans l'imaginaire et la culture populaire / Planet Mars and martians in popular culture

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Des femmes sur Mars ? Richardson vs Anderson (2018) Herveline Vinchon

Robert Shirley Richardson (1902-1981) était un astronome américain qui travailla surtout aux Observatoires du Mont Wilson et de Palomar en Californie. Sous le pseudonyme de Philip Latham, il publia quelques romans de science-fiction. On lui doit un petit roman martien pour la jeunesse Exploring Mars, publié en 1954.

L'article présent a été motivé par la lecture de sa publication du 28 mai 1955 dans la revue Saturday Review (et reproduite en français dans le n°37 de la revue Fiction) : Après notre arrivée sur Mars / Day after we land on Mars.
Dans le numéro suivant de Fiction (n°38), l'écrivain américain de science-fiction Poul Anderson (1926-2001) réagit à cet article en écrivant pour la revue Fantasy and Science Fiction : Des femmes sur Mars / Nice girls on Mars.

L'article de Robert S. Richardson pose très sérieusement des réflexions sur la faisabilité d'un voyage vers Mars et du séjour sur la planète rouge. Mais comme vous allez le constater, il se termine avec une réflexion très choquante pour nous Hommes et Femmes du XXIe siècle. Elle fit néanmoins déjà (un peu) polémique à l'époque, alors aujourd'hui... mais lisez plutôt :

Pour commencer, l'astronome ne doute aucunement de la vie (d'une forme de vie) sur Mars.
"Pour ce qui est de la vie dans l'univers, nous sommes seuls avec Mars."
Puis il nous décrit avec grand réalisme ce à quoi la planète ressemble : un gigantesque désert, le froid, l'absence d'oxygène. Et il fait un petit clin d’œil à ceux qui fantasmeraient encore sur les vilains petits hommes verts :
"Puisque l'oxygène est essentiel à toute forme de vie non inférieure, il semble improbable que nous soyons jamais détruits par des envahisseurs de Mars." Autrement aussi, s'il y a une vie sur Mars, elle ne peut être développée. Exit donc animaux et vie évoluée.
Suit un passage sur les calottes polaires, "seule source d'eau". Et une théorie passionnante (de la pure science-fiction ☺) sur les marias. Ces "mers" desséchées dans lesquelles un lichen résistant pourrait avoir élu domicile expliquant dans ces zones des changements apparents de couleurs.
Nous arrivons enfin à la projection dans l'avenir de ce que serait une mission envoyée sur Mars. La sélection des hommes, la construction d'une base, leur travail, le risque d'isolement Une pensée philosophique sur les motivations de conquête accompagne ce passage :
"Si jamais nous atteignons Mars, ce sera parce que nous y auront été attirés par ce besoin vague, mais irrésistible, qui a conduit les hommes à s'attaquer sans relâche à la conquête de l’Everest : "Parce qu'il était là.""
Donc nous y sommes. Enfin, les HOMMES y sont. Une centaine, possiblement. Et un problème se pose alors : la question sexuelle...
Si jusque là, tout allait pour le mieux, attendez de voir où cette question nous mène. 1955, date de l'article, je le rappelle. Il va donc de soi qu'en cette époque pas si reculée, l'équipage d'une mission ne peut être féminin. Sauf que ces pauvres hommes vont vivre le calvaire de l'éloignement, de la solitude et de l'absence de contacts physiques. Pourrait-on alors les laisser partir avec leurs épouses ? Vous n'y pensez pas :
"Imaginez ce qui se passerait si quelques épouses étaient autorisées à monter leur ménage dans la colonie ! Au bout de quelques semaines, l'endroit ressemblerait à un champ de bataille."
Richardson termine cet article en se demandant s'il ne serait pas plus simple d'envoyer à intervalles réguliers quelques "nice girls" afin de relâcher les tensions des hommes et de garder la morale sauve. Quoiqu'il en soit, ce qui serait amoral sur Terre, pourrait devenir acceptable dans ce contexte de vie extraterrestre. Fin de la "première partie".

En juillet 1955, pour la re-publication de cet article dans la revue américaine Fantasy and Science Fiction, l'astronome fait quelques ajouts sur le problème sexuel et développe son idée de "nice girls"...

La solution pourrait passer par l'homosexualité ou l'onanisme, évoque l'astronome. Mais ce ne serait pas satisfaisant. Non, certes, il faut bien que des femmes accompagnent les hommes, mais lesquelles ? Réponse :
"Je suis d'avis que les hommes stationnés sur une planète devraient être ouvertement accompagnés de femmes afin d'échapper aux tensions nées d'un besoin ressenti par tout être mâle normalement constitué. Ces compagnes seraient du type que nous avons coutume d'appeler "des filles compréhensives" ["nice girls" en anglais... il n'en démord pas]. Compréhensives elles seraient avant leur départ, compréhensives elles le resteraient sur Mars et après leur retour."
Bref envoyons des prostituées !!!
Et l'auteur de se dédouaner en prenant exemple sur le peuple Massai chez qui de jeunes femmes sont "données" aux guerriers durant leur apprentissage de l'art de la guerre. C'est fou comme ces peuples d'Afrique que l'on traitait encore de "sauvages" et de "nègres" dans les années 50 trouvaient crédit aux yeux de l'astronome pour étayer sa réflexion douteuse, machiste et phallocrate.

Si j'ai nommé mon article Des femmes sur Mars ? Richardson vs Anderson

, c'est que ce texte a fait rebondir un auteur de science-fiction très connu : Poul Anderson. On pouvait espérer que sa réponse soit plus avantageuse vis à vis des femmes. Un peu, mais pas pour les bonnes raisons. En fait, Poul Anderson réagit, lui, sur la simple addition (voire multiplication) des coûts. Autrement dit, envoyer un "contingent" de femmes ne serait problématique que par la surcharge financière que cela représenterait. Qu'il s'agisse ni plus ni moins que de filles de joie, de femmes objets, courtoisement (hypocritement) appelées en anglais "nice girls" ou "filles compréhensives", ne le choque pas et il le dit. Sans compter que ces filles pourraient provoquer la discorde parmi les hommes. Pensez-donc ! Si l'un de ces mâles s'amourachait de l'une d'entre elles !
"Ou bien encore, c'est elle qui pourrait avoir la légèreté de tomber amoureuse de l'un d'eux."
Alors, il cherche, lui aussi, des solutions. Envoyer un équipage mixte par exemple (cinquante hommes, cinquante femmes) mais les désavantages seraient toujours là et puis :
"... de toute façon, peu de femmes font de bons explorateurs ; on pourrait dire qu'elles ont l'esprit trop positif. Que les féministes veuillent bien me pardonner [sale hypocrite !]."
Donc, il faut se faire une raison, les hommes devront partir sans femmes. Mesdames, votre revanche n'est pas loin (si peu). Anderson propose alors SA solution une sorte de castration médicamenteuse, des pilules qui réduiraient les besoins sexuels et qui : "coûteraient moins cher à transporter que même les plus compréhensives des filles compréhensives."
Toutefois si ce n'était là pas encore possible, l'écrivain rappelle que certains religieux se passent de sexe et certains explorateurs terrestres ont bien du faire l'impasse durant des années de voyage dans des régions isolées et inexplorées. Et n'oublions pas que si : "des hommes ordinaires ne peuvent rester célibataires dans des conditions pénibles prolongées [...], ce ne seront pas des hommes ordinaires que nous enverrons sur d'autres planètes."
Autrement dit, Poul Anderson  pense avec raison (cette fois) que l'attrait de la mission martienne (ou toute autre expédition, même terrestre, de cette envergure) suffira à détourner les hommes de leurs tracas sexuels. Il n'est donc plus question d'envoyer des femmes, mais plutôt un psychiatre ou/et un aumônier (dont il dit qu'il pourrait aussi être homme de science, ce qui n'était pas envisageable en parlant des femmes, bien sûr), de nommer des membres de l'équipage "chefs de divertissement" et de penser judicieusement le contenu des bagages afin de facilité l'accès aux loisirs, au sport, aux ouvrages imagés, dans le seul but encore de détourner l'attention des hommes et de vaincre la monotonie de la colonie.
Et de conclure, à juste titre, et sans doute est-ce encore d'actualité :
"Le vrai problème, le plus difficile, c'est d'abord d'atteindre Mars ; la question de la compagnie féminine et des autres distractions est de peu d'importance en comparaison."

Conclusion
Voilà donc deux articles qui ne manquent pas d'attraits martiens mais qui sont aussi le témoignage d'une époque où la femme n'avait pas sa place ailleurs que dans sa cuisine. Il est rassurant de voir qu'aujourd'hui les femmes, mais non sans mal, ont réussi à s'imposer dans des secteurs jusque là réservés aux hommes. Pourtant, à la lecture de certains passages dégoulinant de machisme, je ne peux m'empêcher d'avoir des frissons dans le dos. Certaines batailles ont été gagnées mais la guerre des sexes semble encore bien trop présente de nos jours. L'égalité est loin d'être acquise.


Herveline Vinchon, 09 avril 2018

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CaroleF 21/05/2018 20:04

Merci Herveline pour cet article !
Les choses changent car on revient de tellement loin ! Il s'est passé 70 ans depuis ces propos et certains hommes doivent en être toujours coincés à ce stade d'évolution !

Erwelyn 05/06/2018 05:26

Bonjour Carole, je ne vois votre commentaire que maintenant (bizarre...) Merci pour votre petit mot. Oui ça fait froid dans le dos. Bonne journée.

Georges 09/04/2018 12:20

Ce qui me choque dans les textes c'est qu'ils emploient le même mot pour désigner les membres de l'espèce humaine et les virils, membres mâles de cette espèce, et jouent, comme trop souvent, sur ce double sens pour omettre qu'"une femme est un homme comme un autre" (slogan féministe, beaucoup plus juste que la méthode apartheid-ghettoiste de l'introduction de termes féminins ou l'écriture exclusive pour séparer l'espèce en deux.